Les 8 indispensables du numéro 116


ALEXIS HK & BENOÎT DORÉMUS

Inavouable

(La Familia)

Inavouable, c’est d’abord un spectacle qui a vu le jour courant 2024. Comme souvent avec ces deux-là, la mise en scène est fabuleuse, les chansons tout autant, et les salles pleines. Pour notre plus grand bonheur sort l’album. Jouissif, tel pourrait être le terme le plus approprié pour évoquer ces morceaux. Ils sont tous nés pour ne jamais voir le jour, mais le problème avec Alexis HK et Benoît Dorémus est qu’ils ont du talent. Et une qualité d’écriture difficilement égalable. On navigue entre absurde, lucidité et dérision qui nous poussent souvent à sortir des « Roooooooh », nous faisant explorer toutes les palettes du rire. Si on se sent parfois un peu honteux de s’esclaffer, c’est qu’ils ont réussi leur coup. Du tractopelle de Michel Fourniret à Carole ou le tendre Chez l’habitant, les morceaux sont entrecoupés des dialogues savoureux de nos deux protagonistes, décidément indispensables.

Mathieu Gatellier


OTTILIE [B]

En boucle

(Du Vivant dans nos Cordes)

Ottilie [B] pourrait être une petite nièce française de la Québécoise affolée-affolante Diane Dufresne ou la cousine pas si éloignée que ça de Claire Diterzi. Elle aime les jeux de bouche, les sons impertinents et n’en est pas à son coup d’essai avec En boucle. Elle escalade les montagnes de la création baroque depuis les années 2010, s’offrant de prestigieuses récompenses comme le Coup de cœur de l’Académie Charles-Cros pour son premier opus Histoires d’O2. Pourtant, cette artiste n’est pas du genre à dormir sur des lauriers dorés que d’autres encadreraient. Ottilie [B] a besoin d’espace. En boucle se la joue en volutes et invitations gutturales aux prises avec le quotidien. Ça tranche en morceaux d’univers au gré de dix pièces pleines de malice. Du paradis sensuel à la mort incontournable, en passant par les règles qui compriment le ventre ou ces vacances improbables, sa création est cadeau. Un grand merci !

Lucien Clément


BONBON VODOU

Épopée métèque

(Heavenly Sweetness)

Cette troisième somme polyphonique d’Oriane Lacaille et JereM Boucris s’ouvre sur la Cérémonie du Piment Piment : une transe tribale, un rite syncrétique, un chaos et des caresses créoles le long des routes de l’exil. Cela fait dix ans que le duo navigue sur les eaux troubles de l’Atlantique noir, de la Méditerranée basanée, qu’il questionne ses racines (réunionnaises pour Orianne, tunisiennes pour JereM) et « les colonies chéries que l’on romance » (Demerd azot, avec Maya Kamaty). Poésie pimentée, promesses d’un village global. Pour corser le bonbec, les voilà en formule quintet avec le Piment Piment (Juliette Minvielle, Roland Seilhes, Yann-Lou Bertrand) pour des jeux sans interdit de guitare, ukulélé, flûte, clarinette, roulèr, kayamb, guimbarde... Sans oublier les guests globe-trotteurs, dont Rosemary Standley, Bernard Lavilliers, Mouss et Hakim. Groove et gueules de métèque, cheveux aux quatre vents, semelles de vent… Cette épopée est essentielle.

Ben


JF PAUZÉ

Les amours de seconde main

(La Tribu)

Ce premier album solo de JF Pauzé transforme le deuil en élan vital, la mélancolie en poésie lucide. Sa voix, éraillée mais sincère, se glisse entre humour et tendresse, entre colère et bienveillance. Dans Puisqu’il faut, il annonce la couleur : continuer, même quand le monde s’effondre. Dans Le clash, il observe les fractures du présent avec son regard de chroniqueur social, tandis que Ballon-sonde prend de la hauteur pour parler d’un monde nerveux, secoué par les crises et les guerres. Le sommet reste La route du Nord, une chanson de deuil et de fidélité, où Pauzé parle à Karl Tremblay avec une vérité sans décor. Le titre Les amours de seconde main est une véritable galerie d’amours cabossés et de vies rafistolées. Cet album n’est pas un disque de rupture, mais de continuité, celui d’un homme qui, malgré les tempêtes, continue à chanter et à croire que la musique peut encore réparer un peu du monde.

Quentin Börner-Hingrand


STEPHAN EICHER

Poussière d’or

(Barclay)

Avec Poussière d’or, Stephan Eicher confirme son statut d’artiste hors norme, capable de transformer l’émotion en or pur, l’intime en universel. Sous la plume poétique de Philippe Djian, ses mélodies dialoguent entre cordes acoustiques envoûtantes et un de brin de musique pop. Le titre Poussière d’or donne le ton, une ballade lumineuse, portée par la douce voix grave du chanteur, qui évoque la beauté fragile du monde, entre mélancolie et espoir. Ce dix-huitième disque, réalisé par Martin Gallop, s’inscrit dans la continuité d’une œuvre où l’épure et la délicatesse dominent. L’artiste, funambule, rappelle que la beauté se niche souvent dans les détails, dans les silences, dans ce qui reste quand tout s’efface. « Combien faudra-t-il de peine avant que la joie revienne ? » La Poussière d’or, Au-dessus des blés, c’est cette Lumière fugace, cette alchimie qui transforme le passé en éclats de vers poétiques. Un album qui a de la grâce.

Sam Olivier


GYSLAIN.N

Rois de France

(La Belle Plume)

Enfant d’Abd al Malik, de Grand Corps Malade et de Gaël Faye, Gyslain.N propose dans son deuxième album aux couleurs « black-blanc-beur » une balade musicale au cœur du métissage qui caractérise la France musicale de 2025. À l’heure où le livre d’enquête L’empire défraie la chronique en mettant en lumière la collusion entre certains artistes, des majors, des organisations criminelles et des capitaines d’entreprise, les dix plages de ce disque agissent comme un parfait antidote. Entre spoken word, hip-hop, chanson urbaine et afro-soul, Gyslain.N chante la France des gens ordinaires, la paix, l’amour fraternel et le vivre-ensemble. Arrangements soyeux, chœurs délicats, influences du continent africain, pianos et guitares acoustiques au service d’une poésie du quotidien pour nous entraîner tous ensemble - comme une grande équipe, clin d’œil à Tonton David - à la recherche de notre Pays idéal. Merci pour ce contrepied parfait à la fureur de l’époque.

Alex Monville


ALIX FERNZ

Symphonie publicitaire sous influence

(Mothland)

Les extraterrestres ont souvent fait la joie des publicitaires. Il faut surprendre en un temps record. Alix Fernz dynamite le game TF1-cerveaux Coca-Cola avec ses chroniques urbaines à la Larry Clark. Comment remplir son caddie en le vidant ? Telle pourrait être la question posée par l’artiste montréalais dans cet opus-ovni aux mélodies brutes, taillées au cran d’arrêt, et aux textes labyrinthiques. Avec ses faux airs de Sid Vicious, Alix marie les pétards punk-rock, les halos synthwave, les voix trafiquées. Timbrées. Synthés hypnotiques et beats robotiques pour illustrer l’addiction dans Couteau à la gorge, le portrait d’Anna, une férue de cinéma qui fume clope sur clope. D’un rien, Fernz peint une fresque. L’artiste observe la ville, les silhouettes aveuglées par les néons, ballottées entre glamour et mauvais karma ; bitume, seringue et poumons noirs contre extases nocturnes et collants roses. Jamais vu ni entendu à la télé.

Youri


NINO VELLA

Plage des bigorneaux

(LHP Studio)

Dieu qu’il m’a été difficile de rédiger la chronique de cet album. Tout avait pourtant commencé comme d’habitude ; un lien bridge audio, un nom, un titre. Et puis très vite, un univers qui nous semble presque familier. Hormis une étrange introduction parlée, on est immédiatement en terrain connu. Des productions soignées au confluent du rap et de la chanson, quelque part entre Gaël Faye et Ben Mazué. Cet art de parler d’un intime qui confine à l’universel. Et puis, peu à peu affleure une mélancolie de plus en plus prégnante jusqu’à l’avant-dernière plage et ce titre, Contretemps, sublime révélateur de la nature profonde de ce disque. Cri d’amour d’un frère à son frère, producteur d’Yseult, Lord Esperanza ou Eddy de Pretto, ex-membre de Rouquine et compositeur de cet album, puisque Nino Vella est décédé brutalement en 2024. Ou quand un disque posthume s’avère être le plus vibrant des hommages. Un disque fraternel. Tellement touchant.

Alex Monville


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