Les 8 indispensables du numéro 118


CYRIL MOKAIESH

Bonne chance pour la suite

(Un Plan Simple / Sony Music)

Cyril Mokaiesh revient avec un album qui sonne comme une renaissance. Pour donner de l’ampleur à son projet, il s’est tourné vers Romain Humeau (Eiffel), arrangeur visionnaire et musicien toucheà-tout, qui transforme l’intime en épique. Douze titres traversés par une force de vie inouïe, qui regardent le monde contemporain en face - ses fractures, ses imposteurs, ses vertiges - sans jamais sombrer dans la désillusion. Entre une chanson fustigeant la désinformation ambiante et une autre appelant à respirer autrement, Mokaiesh tient bon la barre de ses convictions : solidarité, fraternité, engagement social. Utopiste peut-être, mais debout. Les deux titres cosignés avec Raphaël apportent une douceur particulière : une déclaration amoureuse lumineuse et une lettre bouleversante adressée à un fils grandissant. Les textures électroniques, cordes généreuses et rythmes pop donnent un disque d’une élégance rare.

Sam Olivier


CORALINE GAYE

La couverture des choses

(Humpty Dumpty Records)

Et de la faire glisser méticuleusement, cette couverture, sur les choses du quotidien, qui de l’intime résonnent à l’universalité. La voix de Coraline Gaye a cette pureté saisissante, en failles et puissance, en velours et violence ; le propos est juste, comme susurré sans prisme ni artifice par sa meilleure amie - « La voix qui dit vas-y… vas-y… crache le morceau ». Coraline, nous l’avions quittée Brèche de Roland en 2021 avec cette manière reconnaissable de mettre ses mots en chansons bijoux, nous la retrouvons autrice-compositrice toujours aussi passionnée et en excellente compagnie - Thomas Van Cottom (Cabane) à la coréalisation, Claire Vailler (Midget!, Transbluency), Sacha Toorop, Dominique A, Emily Loizeau) à l’instrumentation et Mike Lindsay (Tuung, LUMP) au mix -, apportant une coloration vintage à l’ensemble. À l’image de Mots missiles, en fourreau délicat, Coraline Gaye nous offre une promenade habitée et addictive.

Furia


SOVIET SUPREM

Rouge

(ANZN)

En appelant leur album Rouge, on sentait bien que nos camarades voulaient renouer avec le succès de L’Internationale - leur premier album, pas l’hymne révolutionnaire. Nos bons John Lénine et Sylvester Staline (Toma Feterman de La Caravane Passe et R.wan, qu’on ne présente plus) reviennent en mission pour faire danser les foules avec leurs chansons hip-hop-électro-world, et pour cela, ils ont un plan (quinquennal ?) : réintroduire des instruments de tous horizons, proposant un vrai voyage à travers le monde musical avec de nombreux invités prestigieux comme Flavia Coelho, Aurélie Saada et Tracy De Sà. Mais si l’on s’emballe pour cet album, c’est grâce aux nombreux arrêts dans les Balkans avec les batteries de cuivres, les violons, la clarinette et, bien sûr, les choeurs d’hommes façon Armée rouge comme dans le morceau Bis trop et le tube en devenir Tetris. Les textes ne sont évidemment pas en reste, toujours plus comiques qu’engagés.

Mgr Carotte


LA MAISON TELLIER

Timidité des arbres

(Messalina / Play Two)

Les membres de La Maison Tellier sont-ils les nouveaux Wampas ? Une analogie saugrenue tant les influences country-folk des uns et leur habileté à pimenter l’ensemble d’arrangements malins tranche avec la fantaisie psycho yéyé du dieu Didier ! Elle se situe aussi dans cette incroyable aptitude à revenir à chaque fois avec la même recette musicale sans jamais sonner pareil. Et sans doute plus que jamais avec cet album autour duquel rôdent l’âme des disparus - sublime Chanson de Jean-Louis en hommage à Murat -, la peur de la lassitude (Au Vauban), la lucidité acide (En moi le chaos) dans un tourbillon qui nous emmène et nous emporte comme jamais. Et alors, on se souvient que c’est bien souvent dans les vieux pots que se font les meilleures soupes. Et qu’à cultiver sans cesse son jardin - extraordinaire ! - comme un modeste artisan, on peut parfois tutoyer des sommets que certains ne pourront sans doute jamais entrevoir.

Alex Monville


VICENTE E MARIANNA

So samba

(Les Musiterriens)

So samba, la chanson du duo composé de Marianne Feder (chant) et Vincent Muller (guitare, cavaquinho, chant), à l’image du morceau qui ouvre ce carnaval carioca de dix titres. Des caresses bossa nova aussi, telle la délicate saudade Je voudrais partir avant. Clin d’oeil d’une rare élégance à la nouvelle vague brésilienne, décliné sur le fil des cordes nylon, des dentelles de piano et des voix de velours. Moment de grâce encore avec l’adaptation en français du standard Eu te amo de Tom Jobim et Chico Buarque, au son d’un accordéon cajoleur. Basse, batterie, Rhodes à l’occasion pour saler le Pain de Sucre. Il y a là des compositions solaires et des reprises pleines de surprises : un Bébé éléphant de Dick Annegarn au régime reggae, La dame brune de Barbara-Moustaki d’humeur espiègle et une figure libre sur l’Adagio d’Albinoni (J’entends cette musique). Chanson de la rive brésilienne et poésie tropicaliste pour une traversée chaloupée de l’Atlantique.

Ben


KRAV BOCA

Drapeau noir

(Boca Records)

Avec Drapeau noir, Krav Boca franchit un cap et transforme sa fureur en manifeste. Le collectif masqué, connu pour son mélange incandescent de punk, de rap et de sonorités méditerranéennes, livre un album qui respire la rue et la lutte. Les guitares tranchent comme des éclats de verre, les beats avancent en formation serrée, et les voix (en français, grec et arabe) s’agrègent en un choeur insoumis. Chaque morceau est une scène de théâtre politique : tension permanente, urgence viscérale, fraternité rugueuse. On y entend les marges, les frontières, les colères qui grondent sous les pavés. Mais jamais la rage n’écrase la poésie : Krav Boca sait transformer un slogan en image, un cri en rituel collectif. L’énergie live, signature du groupe, irrigue tout l’album. On sent les corps qui s’entrechoquent, les poings levés, les voix qui se répondent dans un même souffle. Dans Drapeau noir, la contestation devient une manière d’habiter le monde.

Valérie Loy


FRÉDÉRIC LO & MICHEL HOUELLEBECQ

Souvenez-vous de l’homme

(Water Music)

Le sujet de cet album, la fin de l’humanité, où « l’espoir a déserté la ville au lendemain de l’explosion », pourrait être angoissant, mais au contraire, ce disque apaise comme une « douceur qui nous submerge ». Frédéric Lo (compositeur, arrangeur et producteur) et Michel Houellebecq (écrivain et acteur) se sont bien trouvés. Le contraste entre la neutralité apparente de l’interprétation, de la voix grave et posée de Houellebecq, et la richesse sonore des textures pop de Lo, crée un équilibre subtil. Derrière le constat sombre se cache une compassion discrète pour l’être humain. On est dans l’usure, dans un regard serein après l’apocalypse. Ce disque ne s’écoute pas comme une collection de chansons, il se traverse comme un couloir de mémoire. Une fois sorti, quelque chose demeure - une phrase, une mélancolie, une tendresse inquiète. « La familiarité inépuisable et douce des aurores boréales », peut-être.

Sam Olivier


LUIZA

Luiza

(Chapter Two Records / Wagram Music)

« Tout m’indiffère à part aller voir la mer. » C’est ainsi que débute ce premier album en pop métissée de Luiza. Elle est apparue dans un halo l’été dernier, aux côtés du combo Bleu Soleil, sur un titre acidulé et cathartique, générant une déferlante de streams. Elle est revenue à l’automne aux côtés de Carbonne, exprimant l’urgence de l’étincelle. Rien ne l’arrêtait déjà, née d’un père français contrebassiste de jazz et d’une mère brésilienne danseuse contemporaine. D’une maîtrise à Rennes, elle revient aux sources, en Amazonie, puis c’est La Réunion, ses sommets et ses antres vibrants. Et c’est en connaissance de sa quête que ses chansons s’éclairent, que sa fraîcheur est si touchante. Cet album est une odyssée, une saudade brésilienne avec Manha de Carnaval, nous faisant devenir lestes sur Nuages (avec la complicité de Ladaniva), un rêve de Western chinois, prisme merveilleux et infini comme l’horizon sur la mer.

Furia


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