FRANCOS DE MONTREAL 2019

par Mathieu Gatellier

Juin 2019 

Le 17 juin : jour 1. 

Avion à peine posé sur le tarmac de l'aéroport Trudeau de Montréal que je file découvrir le lieu du festival.

Plein centre, entouré des buildings que le soleil fait éclater en ce Lundi après-midi. Premières prises de contact, premières retrouvailles. Il fait toujours bon être à Montréal.

La sensation du jour vient de Laurence-Anne. Scène SiriusXm, 19H. Finaliste des Francouvertes en 2017, elle signe son retour avec un album lancé au Printemps, première apparition. 

Petite expérience et déjà une solide prestation. Sept musiciens dont trois femmes qui occupent le devant de la scène. Du rock brut, sensuel et mélodique. Laurence-Anne au chant, épaulée magnifiquement par sa musicienne aux claviers. Confirmation également du retour du saxo dans les groupes de rock, apportant sa touche jazz et sa chaleur mélodique. 

Belle présence, un charisme et une personnalité déjà bien affirmée. A suivre indéniablement.

2e jour

Rooke
Rooke

Ce Mardi rime avec le premier jour de soleil et de chaleur pour les Montréalais après plusieurs mois d’hiver. La foule était donc au rendez-vous.

Début des festivités à 17h au quartier brasseur avec De.Ville, mélange d’électro, funk et jazz, le tout chanté en Arabe. Une belle promesse. Dans la même veine, le groupe Ayrad propose un rock entre Rachid Taha et Debout sur le Zinc. Chantés en Marocain, les titres explosent les frontières et les styles. Une esthétique singulière qui a déjà su trouver son public. Puis les artistes s’enchaînent sur les différentes scènes du festival. Rook et son rock-reggae, jeune groupe qui puise ses inspirations en Afrique, de Salif Keita à Daara.

A noter la prestation attendue et remarquable de David Marin sur la scène loto-Québec. Son troisième album, Hélas Vegas, est sorti en Novembre dernier. Tout de suite transporté dans l’Amérique du Nord, ses chansons sont aussi émouvantes qu’entraînantes. On oscille entre le folk et le jazz, dans un esprit décalé où le texte se doit d’être mis en avant. Une belle présence scénique, un niveau musical certain donnent à l’ensemble une cohérence reconnue outre-Atlantique.

 

Malik Djoudi
Malik Djoudi

Autre style, autre ambiance, les Marmottes Aplaties font leur apparition. Groupe punk-rock qui débuta en 1996 (1001 chansons pour agrémenter vos repas) leurs trois albums jusqu’en 2002 ont marqué les esprits par leur humour déjanté propre à un défouloir permanent. La réédition de leurs opus a permis ce concert mémorable, suivi par une foule en délire.

 

20h, Malik Djoudi fait son apparition. Originaire de Poitiers, le Québec le découvre pour son premier passage à Montréal. Son électro-pop et sa voix perchée auront marqué les esprits. Onirique, minimaliste, intime, son univers fascine. Ses textes sensibles mêlés à une musique entêtante amènent un contraste captivant. Une belle prestation à la hauteur de sont talent.

 

A 21h, c’est le moment de se diriger vers la salle Mtelus. Ce lieu est un véritable trésor à lui tout seul. Son histoire l’aura vu passer de théâtre à salle de cinéma en passant par une discothèque pour être aujourd’hui une salle de concert. Et quelle salle ! Pouvant accueillir 2300 personnes, elle dégage une intimité et une énergie débordantes. Ça tombe bien car c’était justement le jour d’accueillir Tiken Jah Fakoly. La première partie aura vu les Montréalais de Clay and friends distillaient leur mélange de hip-hop, funk et jazz et une certaine aisance acquise au travers de leurs nombreuses dates de ces dernières années. Puis apparût celui que tout le monde attendait. Public en fusion pour un concert mémorable pour tout le monde. Il est toujours agréable de voir que l’Afrique est un continent qui parle en chacun de nous, quelque soit la distance qui nous sépare d’elle. Les messages de Tiken Jah Fakoly ont résonné dans chaque coin de la salle pour mieux rebondir dans le cœur des Montréalais, qui ont été le onzième membre du groupe. Une communion qui restera dans les mémoires et un concert de 2h d’une intensité remarquable.

JOUR 3

Noé Talbot
Noé Talbot

Cette troisième journée débute sous le signe du hip-hop avec deux groupes Québécois, Sarahmée et Tizzo. Ces derniers remportant le prix de la chanson 2019 et 10 000$.

 

A 18h, direction la scène Hydro-Québec pour découvrir Noé Talbot. Il sort son deuxième album mais a déjà une solide expérience de groupe qui l’a vu tourner dans toute l’Europe. En France, on le connaît surtout pour avoir joué avec Guérilla Poubelle. Sa carrière solo est moins punk mais tout aussi politisée. Tee-shirt de soutien aux réfugiés, entouré d’une formation basse-batterie-guitare-synthé, il distille un pop-rock nerveux qui laisse place à de belles envolées mélodiques.

19h, quartier brasseur, voici Simon Kearney. Originaire de Québec, il a sorti en ce début d’année son deuxième album, maison ouverte. Se définissant lui-même comme un chanteur de Pop’n Roll, la prestation scénique vaut le détour. Tout est décalé. Une formation rock classique (4 musiciens) et un cinquième élément qui fait… des altères sur un coin de scène. Le résultat est déjanté. Arborant un look des années 90, on croirait voir Kurt Cobain à Disneyland.

20h, Foé. Lauréat du prix Félix Leclerc en 2018, le toulousain défend son album avec sincérité. Reconnu en France, il aura su toucher le public Montréalais par une belle présence toute en délicatesse. Son avenir passe sans nul doute aussi par le Québec.

salle de presse ... vue de dehors !
salle de presse ... vue de dehors !

20h30, au tour de Nach de faire son entrée dans la cinquième salle de la place des Arts. Son dernier album est sorti il y a trois semaines, L’aventure. Il est principalement question d’émancipation et sa prestation piano-voix aura marqué les esprits.


S’en suit le projet hommage à Léo Ferré porté par les français de La Souterraine qui ont invité pour l’occasion Philémon Cimon et Antoine Corriveau. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir l’immense répertoire de Ferré avec une mise en lumière sur des titres moins connus, La mauvaise graine, Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Si tu t’en vas… Une belle interprétation aux accents pop-jazz, preuve de l’intemporalité de l’œuvre de l’artiste.


 22h, passage par la salle de presse. Peu de monde, ambiance feutrée. Telle une statue devant laquelle je passe tous les jours, l’agent de sécurité me sourit. Dominique, c’est son prénom. Lui n’est ni attaché de presse, ni manager, ni tourneur, ni journaliste. Et pourtant il aurait bien aimé en faire son métier. Alors il se sent bien ici. Dominique est arrivé à Montréal en Septembre dernier. Il a rejoint sa femme. Il vient de Côte d’Ivoire où il enseignait le Français. Arrivé ici, il faut recommencer à zéro, faire ses preuves. Mais il ne se plaint pas, il a cette humilité qui nous manque souvent. Il me parle de Léopold Senghor, il aime la littérature, la poésie. Ce soir, il termine sa mission aux Francos. On se promet de se revoir. Parfois, l’humanité est sous nos yeux mais nos yeux regardent ailleurs. Senghor disait Le poème n’est accompli que s’il se fait chant, parole et musique en même temps. La boucle est bouclée.
 
23h, passage par le quartier brasseur, ambiance folk nord américain avec Corps Gras. Quand le traditionnel et le décalé ne font qu’un. 


JOUR 4

BBQ
BBQ

Réveil sous la pluie qui ne quittera pas Montréal de la journée. Ce qui donne une ambiance plutôt intimiste pour le trio BBQ et son jazz manouche. Une guitare type Selmer, une deuxième type Selmer Maccaferri, une guitare basse, une batterie et une chanteuse composent le groupe. L’originalité venant de la batteuse qui joue la plupart des morceaux avec les mains, ce qui apporte une chaleur et une douceur bienvenue. Mention particulière pour le titre soldat de plomb qui dévoile une mélodie soigneusement travaillée.

Originaire de l’Ontario, Mélissa Ouimet distille ensuite un pop-rock efficace aux accents blues par moments.

Okapi
Okapi

Un peu plus loin, Okapi sème son ragga-dub à la Massilia devant un public déjà conquis d’avance. Les invités se succèdent quand la bonne ambiance reste présente. Ce qui ne les empêche pas d’aborder des sujets sérieux, tel l’immigration. Moins original, le cannabis a sa petite chanson. Mais elle prend un tout autre sens depuis que sa consommation a été légalisée l’année dernière.

Sur la grande scène, Jipé Dalpé fait son apparition. Déjà quatre albums à son actif et une sérieuse expérience scénique qui lui ont apporté prix et récompenses. Moment émouvant pour tout le monde quand on sait que Jipé Dalpé faisait son retour après un grave accident de voiture et quatre ans de rééducation. Pop-rock bien travaillé, les morceaux sont un beau condensé de ce qui se fait de mieux ici.

La Maison Symphonique
La Maison Symphonique

20h, l’heure est grave. C’est le moment tant attendu par beaucoup ici. Imaginez-vous : la Maison Symphonique de Montréal comme décor. Une salle de 2000 places inaugurée en 2011, d’une beauté à couper le souffle. Ajoutez-y Pierre Lapointe et l’orchestre métropolitain et vous aurez un aperçu de la soirée qui se présentait. Pour cette fin de tournée de La science du cœur, Pierre Lapointe a vu grand. Et cela lui va si bien. Tout en sobriété, il a su être à la hauteur avec une simplicité et une humilité remarquable. Le virtuose Philippe Chiu l’accompagnait au piano tandis que l’orchestre était dirigé par David Russell Martin. Les arrangements ont su révélé la qualité musicale des chansons tout en mettant en avant le texte. Exercice périlleux mais qui s’est révélé parfaitement orchestré.

L’éclectisme du festival étant une qualité indéniable, je ne pouvais finir la soirée devant tant de douceur. Détour par la scène SiriusXm où Milanku envoyait un métal oscillant entre envolées mélodiques et gros son saturé.

Les Francos ont aujourd’hui prouvé (en était-il seulement besoin ?) que les Québécois ont cette culture musicale qui leur permet d’exploiter tous les styles avec une exigence et un professionnalisme qui manquent parfois en France.


Jour 5

Chassepareil
Chassepareil

La journée débute sous les meilleurs auspices avec Chassepareil. Originaire de Saguenay, le groupe a sorti un album récemment et propose une folk nord-américaine à la Moriarty. Bien que jeunes, ils possèdent déjà une maturité musicale intéressante où s’entremêlent mélodies accrocheuses et harmonies soignées.

Tout comme le Winston Band. Mélangeant les musiques traditionnelles et contemporaines, il en ressort un côté festif porté entre autres par l’accordéon diatonique.  

A 18h, Ramon Chicharron fait danser les cœurs avec ses rythmes colombiens chantés en espagnol et en français, repris en nombre par le public bien garni.

Antoine Corriveau
Antoine Corriveau

Dans le même temps sur la scène Loto-Québec, Antoine Corriveau fait son apparition. Fort d’une expérience de plus de dix ans et de multiples récompenses et dates de concerts, il alterne le grave et l’aigu avec un indie-Rock léché. L’onirisme du violoncelle n’est pas sans rappeler les ambiances des albums de Murat, notamment avec le Delano Orchestra.

Scène SiriusXm, c’est au tour de Dean Denizen. Montréalais d’origine congolaise, il fait son retour depuis plusieurs mois après quelques années d’absence. Musique multicolore, il se dégage tout de même des accents rock, soul aux racines africaines.

Hubert Lenoir & Mathieu Gatellier
Hubert Lenoir & Mathieu Gatellier

Rendez-vous à 20h au théâtre Maisonneuve, qui fait partie des six salles que propose la magnifique infrastructure de la place des Arts. Ce soir donc, Tire le Coyote est de passage. Originaire de Sherbrooke, déjà quatre albums studio derrière lui, dont le dernier, désherbage. Voix haut perchée, folk dans la plus pure tradition, ses chansons sont un voyage continuel fait de grands espaces où les mélodies deviennent aériennes. Pour l’occasion, était invitée Louise Latraverse, actrice et metteuse en scène québécoise, à venir réciter un poème de Claude Beausoleil. Moment émouvant qui en suivit un autre lorsque Alexandra Stréliski fît son apparition pour accompagner au piano une reprise de Claude Léveillé, la légende du cheval blanc, écrite en 1962 pour… Louise Latraverse. Les 1500 personnes présentes offrirent une ovation à la hauteur du moment.

 

Puis arriva le moment du concert surprise. Minuit, quartier brasseur, Hubert Lenoir fît son apparition. Pour faire simple, ici, c’est le phénomène du moment. Son album, Darlène, est devenu un classique. Les thèmes qu’il aborde (il est beaucoup question d’identité sexuelle et d’épanouissement) ont été reçus comme un vent d’air frais par une jeunesse qui se reconnaît entièrement dans ces revendications. Sur scène, ses prestations agacent ou émerveillent mais ne laissent pas insensibles. Et celle d’hier soir fût mémorable, d’une intensité et d’une rage libératrice pour beaucoup de jeunes du public. Nous aurons le temps de revenir sur Hubert Lenoir car une interview (ou entrevue ici) a été réalisée peu avant le concert.