Les 8 indispensables de la rédaction



LAURENT BERGER

L’âme des maraudeurs

(Auto-produit)

Cinquième album pour Laurent Berger, un disque guitare-voix accompagné du seul mais excellent Michel Sanlaville à la contrebasse avec le grand professionnel Philippe Picon à la réalisation. Laurent a le chant profond et sait utiliser aussi le parlé-chanté pour mettre en valeur la beauté de ses textes. Dans Transhumance, « le peuple des chanteurs enterre l’un des siens » à Lyon, déchirant souvenir du chanteur Matthieu Côte, mort si jeune. Laurent chante aussi le travail, celui du Paludier qui récolte la fleur de sel comme celui des trois-huit des Nuits ouvrières. La maturité venue, l’artiste évoque aussi le chant des chimères fanées « vomissant leur détresse à la face de l’histoire ». Laurent aime toujours la Fantaisie et « préfère la luxure d’absolues trajectoires » et nous régale avec humour de Ton cul sur la commode qui laisse parfois deviner « l’origine du monde ». Cet album, c’est du Laurent Berger grand cru, indispensable.

www.laurentberger.com

Yves Le Pape


LEMBE LOKK

Comment te traduire

(Yes or No Prod / Believe)

Sur le fil de l’intime, cette chanteuse venue d’Estonie entrechoque notre sensibilité et notre confort. Forte de sa poésie envoûtante et de sa voix chaude et sensuelle, Lembe Lokk a la rage au corps. Mélangeant des termes concrets avec des expressions poétiques, (« la nudité en bandoulière », « l’ébullition de joie »), elle transmet avec intensité sa recherche de l’essentiel sans jamais imposer ses errances. L’ambiance du disque est moelleuse et légère, un climat de pop alternative posée sur des bases de jazz. Le baroque ne fait pas peur à la chanteuse qui ne se laisse pas enfermer dans un style, la puissance de sa voix lui donnant toutes les audaces. L’univers musical du CD est très riche, Karsten Hochapel, son musicien, oeuvre lui aussi dans un contexte de spiritualité créatrice (violoncelle, guitare portugaise, guitares). Originalité, modernité et authenticité font classer ce disque parmi nos meilleures récentes jubilations.

https://lembelokk.com

Annie Claire


LIZ CHERHAL

L’alliance

(Little Big Music)

Trois ans après Les survivantes, Liz Cherhal nous propose de découvrir son troisième album, L’alliance. Un opus qui se dévoile comme un témoignage, celui d’une femme bien ancrée dans son époque, qui livre au fil des titres ses joies, ses peines, ses doutes et ses forces. Vibrante, sensible, Liz Cherhal évoque sans fards la difficulté d’être mère et de faire face en toutes situations (J’ai marché, tant marché, Pas que je pleure), le choix de ne pas l’être quitte à braver la morale (Volontaire), les difficultés à vivre quand la violence s’installe dans le couple, brisant les alliances (Sauvage, Les mots les bourreaux)... Elle évoque aussi les destins contrariés, ceux qui poussent à aller de l’avant pour se construire ou se reconstruire (Hija, La recomposition). Le jeu instrumental, qui allie cordes, piano, riffs électriques et électro, met en exergue les émotions. L’ensemble est bien construit et confirme un talent indéniable.

www.lizcherhal.com

Sandrine Palinckx


LOFOFORA

Simple appareil

(At (h)ome)

À ceux qui n’ont jamais écouté Lofo parce que trop « bruyant », ce neuvième album est l’occasion de saisir la poésie de ce groupe pionnier du métal français. Si l’énergie rock qu’on lui connaît reste intacte, le groupe revient dans son plus Simple appareil, premier album acoustique. Une mise à nu assumée par Reuno, chanteur et auteur, que l’on redécouvre autour de textes toujours assez sombres mais plus introspectifs et nostalgiques qu’à l’accoutumée. C’est d’ailleurs par cette phrase que le disque démarre : « Cette fois, nous voilà plus près de la fin que du début » (Les boîtes). Il est beaucoup question du passé, des remords, des regrets (Sven, L’histoire ancienne) mais ce ne serait pas un album de Lofo sans quelques tacles à la société, notamment sur la question religieuse avec l’excellent Théorème. Savoir se renouveler et surprendre après trente ans de carrière n’est pas évident pour tous, Lofo a relevé le défi avec brio.

www.lofofora.com

Stéphanie Berrebi


SCRATCHOPHONE ORCHESTRA

Plaisir moderne

(10H10)

Démocratisé par des artistes tels que Parov Stelar ou Caravan Palace, l’électroswing est indéniablement l’un des styles actuels en vogue. Originaire de Tours, ce nouveau groupe réunit quatre musiciens qui ont déjà une belle expérience scénique individuelle. Cette maturité s’avère d’ailleurs être la clé qui leur a ouvert les portes du temps. Mélangeant le swing des années 30 et la soul à un son plus moderne qui puise dans le hip-hop et la house, le Scratchophone Orchestra crée une effervescence musicale luxuriante qui se met au service de la danse. Le violon, la clarinette et la guitare se marient alors aux samples et aux scratches sans jamais perdre l’équilibre. Chantant dans les langues de Molière et Shakespeare, Aurélien nous fait par ailleurs penser à Barcella quand il choisit le français, une raison de plus pour s’intéresser à cette formation qui s’annonce détonante en live.

www.scratchophoneorchestra.com

Nicolas Claude


FLOR DEL FANGO

Hekatombeando

(Sabor Discos / Agorila)

Flor del Fango fait son grand retour avec Hekatombeando ! Formé à la fin des années 1990, le groupe rassemble des musiciens de différentes formations, dont la Mano Negra. Après un premier album sorti en 2000, Flor del Fango revient dans un style évidemment latino mais repousse les limites du genre en explorant des hybridités musicales surprenantes. Le groupe s’amuse, les rythmes changent d’une mesure à une autre et la chanteuse alterne entre l’espagnol et le français. Les choeurs lui répondent aussi bien que les guitares. Flor del Fango nous offre un voyage où toutes les composantes de la musique s’entremêlent. En ressort un album fantaisiste et festif, construit avec le souci du détail. On se laisse facilement surprendre par l’inventivité et la virtuosité des musiciens. Chaque chanson est semblable à une peinture surréaliste, des couleurs et des émotions inattendues, jusque dans leur nom : Hekatombeando, Melancolia sideral ou La punto del iceberg.

www.facebook.com/laflordelfango

Augustin Bordet


THOUSAND

Le tunnel végétal

(Talitres)

Stéphane Milochevitch, alias Thousand, maîtrise cette morgue rock qui, loin de toute prétention commerciale, sied si bien à sa musique qui se moque de l’esthétique et du diktat des temps modernes. Il faut, pour pénétrer dans ce Tunnel végétal, abandonner la réalité et laisser l’imaginaire prendre le dessus. Enrobée de choeurs féminins (Diane Sorel et Emma Broughton), nappée de synthés vintage (Thousand), rythmée par la basse (Olivier Marguerit) et la batterie (Sylvain Joasson), cette traversée à l’aveugle s’écoute d’un trait et sans défaillir. La filiation est évidente avec Dashiell Hedayat, génial écrivain et ovni pop des 70’s, convoqué ici via une sérieuse relecture de son Long song for Zelda, extrait de son unique LP Obsolète. Ce concept album où les textes sont interconnectés comme « le reflet du miroir dans le miroir » nous poursuit pour longtemps. Sa sensualité unique, celle d’un monde entre deux rêves, se révèle alors pleinement.

www.talitres.com

Sam Olivier


AHAMADA SMIS

Afrosoul

(Colombe Records)

Artisan du verbe, orfèvre de l’allitération, Ahamada allie avec sensibilité et finesse les thèmes musicaux relatifs aux îles Comores, dont il est originaire, aux couleurs funky du monde occidental. Posant un regard distancié mais lucide sur notre époque et ses dérives, on retrouve au travers de textes ciselés sur son parcours personnel parfois semé d’embûches (Malaika), sa vie de jeune père dans Ganihuelo, ou la quête de son identité, dans un poignant dialogue fictif avec son géniteur Qui es-tu mon père ? Le titre éponyme de l’album évoque les difficultés d’intégration dans une France troublée, sur un tempo nonchalant de violons orientaux et de oud, ponctué de scratches. Gamina Ndzaya ou Liberté mêlent allègrement choeurs en comorien et textes narrés en français, scandant une révolution et une émancipation du peuple face au pouvoir en place. Son flow posé et sage trouve, sans violence aucune, son chemin au travers des turpitudes du monde contemporain.

www.facebook.com/ahamadasmis

Julian Babou